• La Rédaction

La fin de l'altérité, Siemon Scamell-Katz à Paris

Par Antoine Lavastre & Nicolas Bousser


Durant l’été 2021, l’artiste britannique Siemon Scamell-Katz se rend avec son épouse, la romancière et essayiste Rachel Cusk, en Grèce. Pendant que cette dernière plonge ses pensées dans le marbre, sur lequel elle doit rédiger un texte, lui s’immerge dans les paysages des îles d’Hydra et de Tinos. De ce double travail découle un livre, Quarry, où le texte de Cusk répond aux œuvres de Scamell-Katz et réciproquement. Du 6 au 16 avril, l’artiste présentait ainsi, dans une galerie éphémère de la rue Saint-Gilles à Paris, sa première exposition en France, La fin de l’altérité, avec les réalisations tirées de ce séjour. A cette occasion, l’équipe de Coupe-File Art a pu le rencontrer et l’interroger pour tenter d'en savoir plus sur sa démarche artistique.


Peinture 20-04 - Huile et émail sur aluminium


Le parcours de Siemon Scamell-Katz est atypique. Tout juste diplômé de l’équivalent britannique de notre baccalauréat, il se lance dans le marketing et les nouvelles technologies. En peu de temps, il devient un pionnier du eye-tracking, qu’il utilise pour étudier le comportement des individus face aux images et au monde qui les entoure. Par ce travail, il comprend que la vision humaine est finalement très limitée, comme il nous l’explique : « Si notre vision nous semble étendue, notre œil ne se concentre dans les faits que sur une infime partie de ce que nous voyons, le reste demeure flou ». De plus, de ces mêmes recherches, il intègre également que notre cerveau est adepte d’un travail réduit et se contente d’identifier les choses par des symboles qu’il relie à notre mémoire. Ainsi, quand notre œil voit un animal à quatre pattes tenu en laisse, notre cerveau l’interprète comme un chien tandis qu’une certaine forme de bouteille rouge nous évoque immédiatement une célèbre marque de soda. A chacun de ces symboles, nous explique-t-il, sont reliés des souvenirs qui sont propres à l’observateur et qui font donc que chaque perception est unique.


Ces différentes observations, Siemon Scamell-Katz les applique à son art, dont il a tardivement fait son métier après avoir revendu sa société.

" J’ai toujours dessiné, nous confie-t-il, mais mes parents ne pouvaient accepter le concept d'artiste comme métier. J’ai donc dû attendre longtemps avant d’oser me lancer. "

En résulte une vision artistique réfléchie et complexe liée à la suppression de ce ressenti symboliste du monde pour tenter de proposer une vision « pure » de l’art et de ce qu’il peut représenter. Pour cela, l’artiste a cherché à se débarrasser de tout ce qui peut nous évoquer autre chose que ce que nous avons sous les yeux. Ainsi, s’il nous explique que ses compositions se fondent sur des aquarelles faites sur le motif de véritables paysages, ces références n’apparaissent aucunement dans les œuvres ni dans les titres - ceux-ci se limitant à une simple numérotation -. C’est toujours dans cette même volonté que l’artiste a fait le choix de peindre sur aluminium, un médium n’évoquant en rien la peinture, de ne pas encadrer ses réalisations et de supprimer tout accrochage visible pour donner l’impression que celles-ci flottent au mur. Enfin, et c’est sans doute le plus important, ses œuvres sont dénuées de tout élément figuratif pour tendre vers l’abstraction.

S'il est possible devant une pièce de Siemon Scamell-Katz de ressentir la même sensation d’englobement que face à un toile de Rothko, sa démarche est tout autre puisque là où l’artiste américain laisse la couleur comme unique sujet, l’anglais se fonde tout de même sur la réalité, un paysage en l’occurrence. Cependant, l’artiste ne « souhaite pas reproduire le paysage tel qu’il est mais comme [il l’a] ressenti, l’impression qu’il [lui a] procuré. ». Passionné par l’idée de Sublime comme définie par Edmond Burke (1729-1797), c’est-à-dire « la plus forte émotion que l’âme puisse ressentir », celle provoquée par la nature, notamment face à un paysage majestueux nous faisant sentir profondément inférieur, Simon Scamell-Katz « souhaite que les gens se sentent, devant ses œuvres, comme le voyageur de Friedrich contemplant la mer de nuage ».


Peinture 21-03 - Huile et émail sur aluminium


Enfin, un dernier aspect de l’ensemble des douze peintures présentées rue Saint-Gilles, tient dans leur technique de réalisation. Peintes sur aluminium donc, elles sont le résultat du temps long puisque l’artiste attend de nombreuses semaines entre chaque couche comme un écho entre son travail, l’évolution du paysage et de son ressenti.


" Aujourd’hui, il est impossible de trouver un paysage où la main de l’homme n’est pas intervenue et qui n’est pas en danger. Avec ces peintures, je souhaite aussi garder un témoignage de ce qui a été . "

Tout cela résulte en des œuvres par lesquelles le regard est constamment stimulé, en mouvement, et qui procurent dans le même temps une sensation méditative marquante. Jusque dans la technique, l'idée de temps qui passe et d'une perception en perpétuel mouvement transparait. Mêlant émail et huile sur aluminium, chaque couche nécessite de longs temps de séchage, comme une capture de l'expérience de la nature. Dans une société toujours plus surchargée en images, l'Œuvre de Siemon Scamell-Katz tend en définitive à supprimer le cadre et le symbole afin d'inviter le spectateur à regarder sans voir, mais en ressentant.


 

Siemon Scamell-Katz

https://siemonscamell-katz.com/