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La Grande Odalisque dans l'œil de @suitedelavisite

Depuis bientôt un an, @suitedelavisite propose sur Instagram deux rendez-vous par semaine : l’un sur les réinterprétations d’oeuvres d’art et l’autre sur l’actualité artistique... Pour cette collaboration avec Coupe-File Art, @suitedelavisite souhaite désormais s’essayer à des formats d’articles plus denses autour de thématiques contemporaines. Accrochez vos ceintures, on commence avec le Top 5 des réinterprétations de l’illustre œuvre de Jean-Auguste-Dominique Ingres, La Grande Odalisque de 1814.


Fig. 1 : Jean-Auguste-Dominique Ingres, La Grande Odalisque, 1814

Cette œuvre iconique fut réalisée dans le cadre d’une commande de Caroline Murat, sœur de Napoléon Ier et reine consort de Naples. Elle est l’un des emblèmes de la pratique artistique du peintre et revêt toutes les caractéristiques stylistiques qui lui sont chères : la perfection formelle, l’extrême minutie, la sensualité féminine et la déformation anatomique... En d’autres termes, Jean-Auguste-Dominique Ingres invente un nouveau canon de beauté féminin basé à la fois sur la tradition de grands maitres occidentaux mais également sur son goût pour l’Orient. Parce que oui, cette peinture représente une femme occidentale dans un décor à l’orientale : chasse-mouche en plumes de paon, pipe à opium près d’un brûle-parfum, turban sur la tête... Symbole d’une vision romancée et fantasmée de l’univers ottoman à la mode au XIX e siècle.


1 - Martial Raysse : une Odalisque tout en couleurs


Fig. 2 : Martial Raysse, Made in Japan, La grande Odalisque, 1964

En 1964, Martial Raysse décide de donner un coup de jeune à la Grande Odalisque d’Ingres, peinte 150 ans auparavant. Dans l’œuvre Made in Japan – La Grande Odalisque, l’artiste reproduit l’œuvre par sérigraphie puis la découpe, la recadre, la restructure, la dénature, l’affuble de couleurs vives et d’objets en tout genre... tout en la laissant reconnaissable. Pourtant, ici, la peinture lisse et formelle d’Ingres laisse la place à une réinterprétation kitsch effaçant toute touche et expressivité picturales. Ainsi, pour réactualiser le motif de la toile, il privilégie l’emploi de la sérigraphie, du néon et des objets en plastique... et créé une nouvelle manière de se détacher de l’histoire de l’art et des représentations conventionnelles. Si l’œuvre originelle d’Ingres s’est principalement faite remarquer pour la dimension onirique d’un orientalisme rêvé ainsi que pour la représentation fantasmée d’un corps féminin hors de toute réalité anatomique, ici Martial Raysse décide volontairement d’ignorer ces caractéristiques emblématiques pour se concentrer sur le traitement du haut du corps de la jeune femme. Devenue verte et borgne, la beauté idéalisée n’est plus... La Grande Odalisque change ici de statut et devient le symbole d’une nouvelle société marquée par l’essor de la publicité et des enseignes commerciales.


2 - Julie Ann : la lutte contre les stéréotypes


Fig. 3 : Julie Ann, Odalisque after Ingres, 1994.

En 1994, Julie Ann, artiste américano-coréenne, revisite la Grande Odalisque dans une démarche dénonciatrice qui entend mettre à mal les stéréotypes occidentaux qui sexualisent et avilissent la femme asiatique. L’artiste se met en scène et nargue le spectateur avec un faux fessier qui court-circuite le pendant érotique de la scène. Dans un décor truffé d’accessoires et de tissus orientaux, elle s’empare de l’imagerie orientaliste pour mieux la déconstruire. Elle détourne le regard, assume la force de son identité, se rend indisponible et s’oppose ainsi à la jouissance qu’une telle image peut supposément procurer. Cet acte lui permet ainsi de s’émanciper et de défétichiser son corps. Plus qu’un acte personnel, en réinterprétant et en dénonçant les stéréotypes perpétués par la société et les artistes, elle aborde une question qui peut toucher toutes les femmes, issues de minorités ou non.


3 - Lalla Essaydi : l’encre sur la peau


Fig. 4 : Lalla Essaydi, Les Femmes du Maroc : La Grande Odalisque, 2008

Dans cette même dynamique de déconstruire les stéréotypes féminins occidentaux, Lalla Essaydi s’empare en 2008 de la célébrissime œuvre d’Ingres dans sa série « les femmes du Maroc ». La soi-disant femme orientale fantasmée par Ingres est ici remplacée par une véritable femme marocaine recouverte d’un drap et d’un turban. L’artiste recouvre également le corps, les draps, la scène entière de henné traditionnel et donne une dimension à la fois sensuelle et revendicatrice à l’oeuvre. Elle use de la calligraphie arabe pour mettre en exergue la réalité nébuleuse de « l’identité féminine arabe ». À l’instar de Julia Ann, elle souhaite dézinguer toutes les mythologies qui se construisent autour du corps des « femmes orientales ». S’il s’agit également d’un hommage aux traditions marocaines, Lalla Essaydi questionne plus largement les notions d’héritage culturel, d’acceptation et de partage.


4 - Rima Jabbur : et pourquoi pas un homme ?


Fig. 5 : Rima Jabbur, Untitled, After Ingres, 1999

Rima Jabbur, artiste américano-libanaise, nous donne une nouvelle version masculine de l’Odalisque en 1999. Dans un environnement sobre cette fois-ci, elle peint un homme nu installé confortablement dans des draps bleutés. Ce dernier porte un bandana à rayures et attrape dans sa main droite un éventail à plumes — seuls éléments qui peuplent la scène et font référence à la peinture originale. Le jeu de lumière met en avant chaque détail de l’anatomie du protagoniste et son regard apathique semble interpeller le spectateur pour lui demander ce qu’il regarde de la sorte. Cette réinterpretation souhaite questionner la représentation du corps noir dans l’histoire de l’art et le regard qui est porté sur lui... Au fil des époques, les femmes et hommes noir(e)s ont souvent été représentés en tant qu’esclaves, servant(e)s et leurs corps souvent maitrisés, exhibés ou encore dominés dans la peinture classique occidentale. Dans cette œuvre, l’artiste magnifie ce corps noir pour balayer tout l’imaginaire construit autour de ce dernier et donne ainsi à voir une tout autre réalité.


5 - Les Guerrillas Girls : Une odalisque à tête de gorille


Fig. 6 : Affiche des Guerrilla Girls

Depuis 1985, le groupe des Guerrilla Girls s’attache à dénoncer le sexisme présent au sein des institutions muséales. Leur première action s’est déroulée au Metropolitain Museum of Art, à New-York, afin de dénoncer le ratio entre les artistes femmes et hommes. En effet, l’institution présentait alors une exposition dont l'objectif était de faire un état des lieux des grandes tendances de l’art contemporain, sous le titre de « An International Survey of recent Paiting and Sculpture ». Ce qui devait constituer une vue d’ensemble sur l’art contemporain n’exposait que 13 femmes sur les 169 artistes présents. Grâce à la réinterpretation de l’œuvre emblématique de Jean- Auguste-Dominique Ingres, dont la tête a été remplacée par celle d’un gorille, le groupe pose une question alors fondamentale : Faut-il que la femme soit nue pour qu’elle entre au musée ? À coup d’affiches et de statistiques, le détournement permet de souligner une réalité féroce : dans cette exposition, il n’y a que 5% des œuvres qui sont réalisées par les artistes-femmes tandis que 85% des nus présentés sont féminins... Si cette action date maintenant de plus de 35 ans, le collectif féministe des Guerrilla Girls lutte encore aujourd’hui pour dénoncer le manque de visibilité des artistes femmes dans le monde de l’art contemporain...

Laure Martin, Sarah Nasla