• Aurélien Delahaie

Le Lion de Belfort, un monument à la Défense nationale

Avec ses onze mètres de haut et ses vingt-deux mètres de long, c’est la plus grande sculpture en pierre de France. Tout aussi connu de la population belfortaine que parisienne où il se fond dans leur quotidien, le Lion de Belfort reste l’un des symboles les plus iconiques de la République française. Et pour cause : réalisé entre 1875 et 1880 par Auguste Bartholdi, le futur père de la célèbre Statue de la Liberté, le monument commémore à la fois les morts de Belfort durant la guerre de 1870 et le courage de la garnison du colonel Denfert-Rochereau qui défendit la place contre 40 000 Prussiens entre novembre 1870 et février 1871. Au-delà du souvenir de cet événement militaire, la sculpture incarne désormais le symbole de la résistance et de la résilience du pays face à l’adversité.


Auguste Bartholdi (1834-1904), Le Lion de Belfort, 1875-1880, grès rouge de Pérouse

Mais comment est donc venue l’idée de ce lion à demi couché, la tête tournée vers sa droite, les deux pattes antérieures dressées, l’une ayant interrompue la foudroyante trajectoire d’une flèche ? La réponse se trouve à la mairie de la commune de Belfort. Il s’agit en effet d’une idée du maire de la ville qui imagine construire un monument à la gloire des défenseurs de la forteresse n’ayant quitté la citadelle qu’après un siège de 107 jours et un ordre d’évacuation transmis par le gouvernement français après l’armistice conclu avec le nouveau Reich allemand. La ville n’ayant jamais été prise par la voie des armes, le traité de Francfort établissant les conditions de paix entre la France et l’Allemagne reconnu que ce fut le seul morceau d’Alsace qui demeura français. Un nouveau département était né, le Territoire de Belfort.


Félix Tournachon, dit Nadar (1820-1910), Portrait d'Auguste Bartholdi, vers 1875, photographie

C’est donc dès 1872 que le maire décide d’organiser un concours artistique pour désigner l'auteur du fameux monument qu’il désire. Celui-ci doit être, selon la demande de la municipalité, « une chose nécessaire à l’œil. Il doit vivre avec la vie publique, devenir un besoin dans l’aspect de la ville et s’identifier à elle ». Rien ne parvient pourtant à contenter le jury malgré tous les projets proposés. C’est alors que l’on songe à commander cet ambitieux chantier au sculpteur Auguste Bartholdi, figure déjà renommée en France et dont l’histoire résonne en écho à l’actualité. Celui-ci est en effet natif de Colmar et, alors qu’il se sent Français, voit sa ville natale devenir allemande. De plus, il a aussi participé au conflit en devenant notamment l’aide de camp du célèbre républicain italien Giuseppe Garibaldi, venu prêter main forte à l’armée française en difficulté.


Séduit par la valeur patriotique de la commande, Bartholdi accepte de dessiner et de construire le monument sans contrepartie financière. La souscription nationale ne servira qu’à payer les coûts imposés par le chantier. L’artiste prévient toutefois : il est hors de question de faire de cette sculpture une idole de la vengeance. Pour lui, le monument ne doit représenter « ni une victoire, ni une défaite », mais bien « une lutte glorieuse dont il faut transmettre la tradition pour la perpétuer », comme il l’écrit au conseil municipal de Belfort.


Pendant cinq années, Bartholdi va mûrir son projet et chercher des sources d’inspiration. Il va d’abord au jardin des Plantes de Paris pour y dessiner les lions présentés au public. Il semble aussi qu’il se soit intéressé aux célèbres sphinx de l’Égypte antique dont il reprend la forme monumentale et la stature. Certaines sources voient également dans cette sculpture une évocation du Lion de Lucerne exécuté en 1820-1821 par Bertel Thorvaldsen pour commémorer le sacrifice des Gardes Suisses le 10 août 1792 lors de la prise du Palais des Tuileries. Cette dernière inspiration ne fut pas confirmée par l’artiste mais elle ne semble pour autant pas dénuée de sens compte tenu des thèmes de la bravoure et du sens du devoir militaires développés par les deux œuvres.


Bertel Thorvaldsen (1770-1844), Le Lion de Lucerne, 1820-1821, grès

Alors que le projet se concrétise petit à petit, des modifications doivent être apportées pour des motifs bien plus politiques. La construction de la sculpture n’a en effet pas échappée au gouvernement d’outre-Rhin et le chancelier Bismarck, vainqueur de la guerre et unificateur de l’Allemagne, proteste contre l’idée que le Lion de Belfort soit placé face à son pays comme un signe de défit. Pour calmer les esprits, Bartholdi positionnera donc son fauve dos à l’Allemagne, comme pour mieux la dénigrer. L’œuvre continue pourtant de faire parler et au sein du Reich beaucoup considèrent que le Lion est une provocation construite sur un territoire que l’Allemagne a généreusement laissé à la France. Là encore la jeune République française, pour le moment bien fragile, va choisir de temporiser. Toutes les cérémonies officielles pour l’inauguration sont annulées. La ville de Belfort renonce elle-même aux festivités suite à une brouille avec l’auteur du Lion à propos de la construction d’un second monument dessiné par ce dernier mais dont la réalisation ne lui est pas confiée.


Aussi complexe que furent ces premières années d’existence, le pari est gagné pour Bartholdi qui voit son monument devenir le symbole tant espéré. Admirative de l’œuvre, la mairie de Paris lui achète en 1878 pour 20 000 francs le plâtre de sa statue. Deux ans plus tard c’est une réplique en cuivre martelé au tiers de l’original qui est installée au milieu de la place Denfert-Rochereau dans le 14e arrondissement de la capitale.


Auguste Bartholdi (1834-1904), Le Lion de Belfort, 1880, cuivre martelé

C’est bien au cours de l’histoire du très tourmenté XXe siècle que la copie parisienne va contribuer à renforcer la symbolique de résistance et de résilience porté en exergue par le félin belfortain. C’est en effet dans les sous terrains de cette place, sous cette statue, que s’installera le quartier général des FFI dirigé par le colonel Rol-Tanguy et sa femme Cécile en 1944, lors de la Libération de Paris. Quelques jours plus tard, c’est également par cet endroit qu’entre la deuxième division blindée du général Leclerc. Le choix de cet itinéraire fut bien sûr réfléchit afin de souligner auprès des Alliés, pas toujours favorables à la France Libre du général de Gaulle, que la France, battue en 1940, a bien fait preuve de résilience dans toutes les épreuves qui lui furent imposées, même les plus difficiles. D'une guerre à l'autre, le Lion de Belfort était rentré définitivement dans les esprits de tout un peuple.


Aurélien Delahaie