• Nicolas Bousser

Le Tombeau de Lazare à Autun, saint écrin disparu

Mis à jour : juin 20


Saint André et sainte Marthe, vestiges du tombeau au musée Rolin

Célèbre par son aura mais aussi pour ses caractéristiques structurelles, le tombeau de saint Lazare à Autun fut jadis réalisé pour prendre place dans l’église éponyme (aujourd’hui cathédrale) de la cité bourguignonne, édifiée au début du XIIe siècle pour accueillir les reliques du saint. Eglise dans l’église de par sa forme, le saint écrin, probablement réalisé vers la fin des années 1140, fut détruit en 1766 dans l’optique d’édifier un autel dans l’ère du temps. De précieux fragments sculptés, chefs-d’oeuvre de la sculpture romane pour certains, sont aujourd’hui conservés au musée Rolin, au musée du Louvre tandis que le célèbre « suaire de saint Lazare », luxueux tissu islamique du XIe siècle ayant servi à envelopper les reliques, est séparé entre le trésor de la cathédrale, le musée des tissus de Lyon et le musée national du Moyen Âge - Cluny à Paris.


La figure de Lazare et l’arrivée des reliques à Autun


Les reliques, vénérées à Autun dès la fin du Xe siècle, passent pour être celles de Lazare de Béthanie, ce personnage du Nouveau Testament, frère de Marthe et de Marie de Béthanie et ami de Jésus, ressuscité par ce dernier.

Epitaphe de Lazare d'après Peiresc

Il s’agit en réalité, presque sans aucun doute, des restes de Lazare d’Aix, premier évêque d’Aix-en-Provence au Ve siècle. Destitué en 411, celui-ci termina sa vie à Marseille après un voyage en Palestine. Ses restes ainsi qu’une épitaphe, copiée au XVIIe siècle par le célèbre érudit Nicolas-Claude Fabri de Peiresc, sont redécouverts à l’époque de Charlemagne dans la crypte de l’Abbaye Saint-Victor de la cité phocéenne. C’est à ce moment là qu’une confusion entre l’évêque du Ve siècle et Lazare le ressuscité naît. Cette confusion prend notamment racine dans la tradition locale du débarquement des Saintes Maries en Camargue. Selon cette tradition, les Trois Maries (Marie Madeleine, Marie Salomé et Marie Jacobé), chassées de Palestine au Ier siècle, furent poussées vers le delta du Rhône dans un vaisseau de pierre. Elles étaient alors accompagnées, entre autres, de Marthe et Marie de Bethanie ainsi que de Lazare le ressuscité. Ces reliques fraîchement découvertes ont alors instantanément été associées à ce dernier et vénérées dans la cité phocéenne.


Le contexte de leur arrivée à Autun est tout autre. Il peut en partie s'expliquer par une certaine « jalousie » du chapitre autunois face à la renommée grandissante de Vézelay à la fin du Xe siècle, au cœur de la vénération des reliques de Marie-Madeleine. Est alors négociée et actée en 972, avec l’Empereur Lothaire et l’évêque de Marseille, la venue d’une partie des reliques de Lazare à Autun. Ces dernières sont exposées dans la cathédrale Saint-Nazaire. Au début du XIIe siècle, vers 1120-1130, est décidée la construction de l’église Saint-Lazare, que nous connaissons aujourd’hui comme la cathédrale d’Autun, sur un terrain cédé par Hugues II de Bourgogne. Nous ne nous étendrons pas sur les diverses conjectures relatives aux raisons ayant poussé à l’édification du bâtiment. Quoiqu’il en soit, sa fonction semble dès le départ claire : un lieu de vénération pour les reliques du saint, une « église de pèlerinage » (probablement toujours dans le but de concurrencer Vézelay). L’église ne semble pas avoir été édifiée pour supplanter la cathédrale Saint-Nazaire déjà existante. Sont alors réalisées pour l’édifice des sculptures aujourd’hui mondialement connues, grands jalons de l’art roman, notamment le tympan et la célèbre Eve par Gislebertus.

La Tentation d'Eve, Gislebertus / vers 1130. Musée Rolin Photo: NB

Le mausolée


En parallèle de la construction de l’église Saint-Lazare, le chapitre entreprend, probablement dès le début des années 1140, la construction d’un reliquaire dans le chœur de l’édifice, le « tombeau de saint Lazare ». A quoi ressemble cette structure ? Elle prend la forme d’une église miniature, d’environ 11 mètres dans l’axe du chœur sur 4,80 mètres de largeur, une église dans l’église en somme. A la croisée du transept du petit édifice s’élève même un clocheton à deux étages dont la véritable hauteur d'origine est aujourd’hui inconnue.

Fragments du décor extérieurs, Musée Rolin Photo : NB

L’ensemble est orné de décors assez variés, allant de chapiteaux à décor végétal, de pilastres à cannelures assez originaux, de masques grotesques, de scènes de l’Ancien et du Nouveau Testament à des allusions aux Trois Maries. Certains de ces ornements semblent évoquer le passé romain d’Autun, ancienne Augustodunum tout comme cela a pu s’observer dans certains édifices de la vallée du Rhône, notamment à Vienne. Sur la façade ouest se trouve un relief représentant la Crucifixion tandis que des statues de Marie-Madeleine et de Marthe trônent sur les pignons Nord et Sud du transept. L’aspect le plus remarquable du mausolée est sans doute sa polychromie. Du rouge-rosé, de l’ocre, du noir, du blanc font resplendir le saint édifice. Le toit se compose d’une juxtaposition de tuiles en marbre blanc et schiste noir. Des mastics rouges et noirs ont pu être utilisés pour créer des effets sur les marbres tandis que certains pilastres ont semble-t-il été entièrement peints. Concernant ce dernier cas, les traces de peinture retrouvées sur des fragments pourraient cependant être postérieures à la période médiévale. Il faut garder à l’esprit le fait que ce petit édifice a été réalisé dans l’optique de s’insérer parfaitement dans le chœur de l’église Saint-Lazare, entouré de pilastres cannelés et sans doute lui aussi richement peint au XIIe siècle. De nombreux fragments relatifs à ce décor extérieur sont aujourd’hui conservés au musée Rolin.

Reconstitution numérique réalisée dans le cadre d'un partenariat entre la ville d'Autun et les sociétés Heritage Virtuel et Shine Research

A l’intérieur de la construction se trouve le sarcophage, entouré de cinq statues légèrement en dessous de l’échelle humaine, en l'occurrence le Christ et les témoins de la Résurrection de Lazare, les saintes Marthe et Marie-Madeleine et saint André (effigies parvenues jusqu’à nous dans leur intégralité et visibles au musée Rolin) ainsi que saint Pierre dont la tête est conservée au musée du Louvre. Un temps rapprochées stylistiquement de réalisations rhodaniennes, ces effigies s’apparentent plutôt à une sculpture post-Gislebertus aux silhouettes et visages étroits mais elles reflètent également l’influence des premiers portails gothiques à statues-colonnes d’Île-de-France. Ce travail de sculpture est l’oeuvre d’un moine nommé Martin, peut-être avec l’aide d’assistants, comme l’évoque une inscription se trouvant sous les pieds de Marthe à l’extérieur du mausolée.



Surélevé par rapport au niveau du sol, le sarcophage était recouvert d’écailles peintes en rouge et le couvercle de la cuve était soutenu par quatre personnages. Il renfermait une représentation sculptée de Lazare, enveloppée d’un linceul. Sur chacune de ses faces était lisible l’inscription: Lazare veni foras. Les reliques du saint devaient se trouver dans le maître-autel adossé à l’extérieur du mausolée. Sous le sarcophage avait était ménagé un passage bas et étroit s’étendant d’Est en Ouest. Le parcours avait été conçu, comme le montrent les maquettes ci-dessous (musée Rolin), de telle sorte que le pèlerin se devait de l’emprunter à genoux. Se retrouvant donc à ramper sous le caveau, il portait en lui l’image de la Résurrection de Lazare.



Cette chapelle-reliquaire est en vérité une version monumentale d’une châsse en métal comme l’on pouvait par exemple en trouver dans la région du Rhin. A l’époque romane, divers instruments liturgiques ont pris la forme de petites églises à tourelle. Des édicules monumentaux comparables au tombeau de Lazare d'Autun sont connus dès le IXe siècle, dans les pays germaniques mais aussi en France. Ils semblent s’inspirer des configurations du Saint-Sépulcre d'alors (Jérusalem). Peut-être se voulaient-ils un substitut au voyage en Terre Sainte ? Celui d’Autun semble cependant à part car présentant nombre d’analogies, à commencer par le rouge éclatant du sarcophage, avec le tombeau de Lazare à Béthanie. Pourrait-il constituer la copie de ce qui était l’un des sites les plus fréquentés de Terre Sainte ? Aucune certitude à ce sujet.

Le transfert des reliques de Lazare depuis la cathédrale Saint-Nazaire jusqu’au tombeau est célébré en octobre 1146. Une foule dense est rassemblée et les plus hautes autorités du clergé sont présentes. Près de six siècles plus tard, en 1766, le vieillissant tombeau roman est démantelé à la demande du chapitre d’Autun. Certains fragments sont réutilisés dans la flèche et diverses parties de la cathédrale Saint-Lazare. D’autres nous sont parvenus et sont aujourd’hui, pour la plupart, conservés au musée Rolin. Ils nous permettent de saisir la diversité des motifs sculptés mais aussi la puissance de la polychromie étincelante de l’édicule disparu. Les statues de Marthe, Marie-Madeleine et saint André (musée Rolin), et la tête de saint Pierre (musée du Louvre) témoignent quant à elle de la virtuosité du sculpteur, de ce moine Martin. Le tombeau de saint Lazare constitue, ou plutôt constituait, l’une des mille merveilles d’Autun, ville d’Art et d’Histoire à visiter absolument.


Nicolas Bousser

 
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©2020 Coupe-File Art - ISSN  2647-5871