• Nicolas Bousser

Le Triptyque Milletot à Flavigny-sur-Ozerain : le Maître de Commarin et ses influences

Dans l’église Saint-Genest de Favigny-sur-Ozerain, commune au riche patrimoine du département de la Côte-d’Or, sont conservés deux panneaux datés du premier tiers du XVIe siècle. Discrètement accrochés dans une chapelle latérale, ils passent pour le moins inaperçus. Et pourtant, ce sont, au même titre que les sublimes stalles du XVe siècle, de véritables trésors, aujourd’hui attribués au Maître de Commarin. Ce maître encore non identifié avec certitude, ayant essentiellement travaillé à Dijon, doit son nom à deux panneaux double-face, aujourd'hui dédoublés, conservés au château de Commarin, volets d’un retable jadis installé dans la chapelle de Vienne en la Sainte-Chapelle de la capitale des Ducs de Bourgogne.


Ces deux panneaux constituent les volets latéraux d’un triptyque démembré, usuellement nommé triptyque Milletot, dont le panneau central (perdu) devait figurer la Cène, alors traditionnellement associée à deux épisodes eucharistiques de l’Ancien Testament : la Rencontre d’Abraham et Melchisédech, la Récolte de la Manne. Apparaissent au revers les donateurs, peut-être Guy Milletot et Barbe Languet, présentés par leurs saints patrons. En effet, l’appellation « Triptyque Milletot » s’appuie sur une mention datée du 9 octobre 1600, dans un procès-verbal dressé lors d’une visite de l’église Saint-Genest. Cette mention fait état de la « Fondation de noble Guy Milletot et de dame Barbe Languet pour la fondation de sa chapelle en l’église Saint-Genest de Flavigny-sur-Ozerain » La date de la fondation de cette chapelle n’est pas précisée. Le discret cartel apposé à côté des panneaux ne semble pas remettre en question l'identité des donateurs. Cependant, certains chercheurs émettent une réserve quant aux armoiries apposées sur les panneaux, qui semble différer des armoiries de la famille Milletot.

Guy Milletot fut le successeur de Girard de Vienne à la charge de receveur général des finances de Bourgogne, ce même Girard qui commanda en 1526 un retable au Maître de Commarin et dont, rappelons-le, deux panneaux double-face aujourd'hui dédoublés sont visibles au château de Commarin (ci-dessous). Cet artiste anonyme pourrait, de ce fait, être rapproché de Jean I Dorrain qui, documenté de 1505 à 1531, travailla comme maître-verrier dans l’église Notre-Dame, réalisa plusieurs travaux pour le Parlement et reçut en 1527 un paiement pour un retable destiné à la Sainte-Chapelle de Dijon, d'où semblent provenir les panneaux conservés dans le grand salon du château bourguignon.


Concernant l'iconographie des panneaux de Flavigny-sur-Ozerain, le premier épisode, la Rencontre d’Abraham et Mélchisédech, se déroule lors de la Guerre de Pentapole. Lot, neveu d’Abraham, fut capturé et dépossédé de ses biens lors de la prise de Sodome. Abraham partit donc en guerre pour délivrer ce dernier et, après sa victoire sur Kedorlaomer et ses alliés, reçut pain et vin de la part du grand-prêtre et roi de Salem, Melchisédech ( Genèse XIV, 18, 19, 20 ). L’épisode de la Manne est quant à lui cité au chapitre XVI de l’Exode : «  Les enfants d’Israël, au désert de Sin, murmuraient tous contre Moïse et Aaron. Mais le Seigneur leur envoya des cailles, puis du pain : on vit paraître dans le désert quelque chose de menu et comme plié au mortier, qui ressemblait à ces petits grains de gelée blanche qui, pendant l’hiver, tombent sur la terre. » La Manne tombe ici sous la forme d’hosties.


Les deux oeuvres révèlent un style aux accents germaniques. On y retrouve l’influence de maîtres tels Albrecht Dürer ou encore Albrecht Altdorfer. En effet, la haute stature et les équipements guerriers d’Abraham et de ses officiers peuvent être rapprochés de l’armure typiquement maximilienne dans la gravure Le Chevalier, la Mort et le Diable de Dürer (1513) tandis que l’imposant palais de Melchisédech en arrière-plan n’est pas sans rappeler les architectures fantastiques d’Altdorfer, notamment dans sa Suzanne au bain (1526).  


L’influence germanique est donc ici indéniable. L’ensemble est appuyé par un extrême raffinement dans le traitement du vêtement, des broderies et des parties orfévrées des armures. Tout n’est que couleur ; même les ombres se teintent de bleu et de vert. Le raffinement se retrouve dans la Chute de la Manne soutenu par un travail complexe des drapés, par des poses contrariées à l’image du vieillard au premier plan. La figure de Moïse se dégage de la masse et nous apparait très sculpturale, dans une posture qui n'est pas sans rappeler le Saint Paul prêchant à Athènes des cartons de la Tenture des Actes des Apôtres de Raphaël (1515-1516). Peut-être faut-il voir ici une inspiration italienne du peintre ?


L'ensemble semble d’autre part se placer dans le sillage des propositions d’un peintre alors très influent en Bourgogne à partir des années 1515-1518 : Grégoire Guérard. Les panneaux de Flavigny-sur-Ozerain, datés vers 1530, montrent en particulier des similitudes stylistiques avec une oeuvre de tout premier plan dans la carrière de l'artiste : le Triptyque de l’Eucharistie, conservé au musée Rolin d’Autun. Ce triptyque fut réalisé juste avant le départ du peintre en Italie en 1515. Il revient en Bourgogne en 1518 et s’établit au bord de la Saône, à Tournus. Son atelier connaît alors un fort succès et le peintre semble jouir d’un quasi-monopole au moins jusqu’en 1538.


Les iconographies sont les mêmes, le triptyque de l’Eucharistie étant encore complet et déployant en son panneau central la Cène. Des analogies stylistiques sont observables. Il faut en effet noter le traitement similaire des armures, des textiles et des objets comme les coupes et autres vases de modèles clairement identiques. De plus, on retrouve des éléments caractéristiques de la période troyenne de Guérard dans les panneaux de Flavigny-sur-Ozerain, période marquée par de forts emprunts à Dürer, l’une des raisons pour lesquelles nombre d’œuvres du peintre ont été attribuées aux XIXe et XXe siècles à l’Ecole allemande. On note la palette froide, les effets métalliques ainsi que les carnations aux tons gris-vert (Comparaison ci-dessous présentant un détail du panneau de Flavigny encadré par deux détails du triptyque de l'Eucharistie)


Les oeuvres divergent cependant sur le plan des physionomies, en particulier féminines. Du groupe stylistique restreint donné au Maître de Commarin, dans lequel figurent les volets du Retable d’Esbarres (Musée d’Art sacré de Dijon), les deux panneaux du retable commandé par Girard de Vienne en 1526 et aujourd’hui conservés au château de Commarin, une Mise au Tombeau conservée au musée des Beaux-Arts de Dijon (vers 1526) ainsi que les deux volets du triptyque Milletot qui nous intéressent ici, émergent des visages marqués, plutôt renflés, aux formes parfois presque irréelles. Même si des similitudes sont notables dans le traitement des barbes, les joues des personnages sont rehaussées d’un rouge assez voyant et leurs yeux, principalement pour ceux introduits de face, sont presque systématiquement clos.

Le traitement des extrémités, des mains et des pieds, n’est pas des plus habiles et les musculatures sont assez fortes. De même, si cette palette froide est ici réutilisée par le Maître de Commarin, elle ne l’est que partiellement. Il oppose en effet, et c’est plus flagrant dans la Récolte de la Manne, au bleu nuancé de vert la chaleur du pourpre, du rouge et de l’or dont le reflet semble éclairer la paroi rocheuse du côté gauche de la composition.


En définitive, les deux panneaux du triptyque dit Milletot conservés dans l’église Saint-Genest de Flavigny-sur-Ozerain sont proches des réalisations de Grégoire Guérard, et plus particulièrement du Triptyque de l’Eucharistie. Textures, motifs et sujets se recoupent. Il faut rappeler toute l’influence que put avoir Guérard en Bourgogne dans ce premier tiers du XVIe siècle. De plus, Dijon, seul lieu d’activité pour l'instant connu du Maître de Commarin, était à l’époque un haut lieu de commandes artistiques, accueillant nombre d’artistes venus du Nord mais aussi, et sans aucun doute, d’Allemagne et d'Italie. Il ne faut également pas oublier la forte diffusion des motifs par l'estampe. Ce faisant, ce maître anonyme, peut-être, comme nous l’avons vu précédemment, Jean I Dorrain, se sera nourri de toutes ces influences, sélectionnant divers motifs pour les réinterpréter et non simplement les copier. Même s’ils sont quelque peu cachés dans le saint édifice, les deux panneaux de l’église Saint-Genest sont admirables et méritent l’intérêt.

Nous conseillons donc à nos lecteurs passant par Flavigny-sur-Ozerain, haut-lieu culturel de Côte-d’Or, de prévoir dans leur parcours un arrêt dans la petite chapelle latérale accueillant ces deux merveilles de la peinture bourguignonne du début du XVIe siècle. Nous aurons l’occasion, cet été sur Coupe-File Art, d’aborder plus en détails les figures de Grégoire Guérard et du Maître de Commarin.

Nicolas Bousser


- Photographies de l'auteur -

Bibliographie /

- Marguerite Guillaume avec le concours de C.Chédeau, L.Frank, C.Gras et A.Strasberg. La peinture en Bourgogne au XVIe siècle, catalogue de l'exposition présentée au musée des Beaux-Arts de Dijon de juin à août 1990.

- Frédéric Elsig. Peindre à Dijon au XVIe siècle. Actes du colloque donné en 2016 à Genève

- Sous la direction de Cécilia Scailliérez. François 1er et l'Art des Pays-Bas. Catalogue de l'exposition présentée au musée du Louvre du 18 octobre 2017 au 15 janvier 2018.

- Frédéric Elsig. Grégoire Guérard, un peintre oublié de la Renaissance européenne. Silvana Editoriale, décembre 2017.

 
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©2020 Coupe-File Art - ISSN  2647-5871