• Célia De Saint Riquier

Les Fables au musée Gustave Moreau, une réponse face à la crise


©ThomasCoynet

La fermeture des musées entrainée par la crise sanitaire perturba bon nombre de projets d’expositions, qui dépendent généralement de prêts nombreux, venus de différents pays, de musées ou de collections particulières. En somme, si organiser une exposition n’est en soi pas une mince affaire, l’organiser en temps de crise est un véritable casse-tête. Le musée Gustave Moreau, avec sa nouvelle exposition sur les illustrations de l’artiste des Fables de La Fontaine ne fait pas exception à la règle. Repoussée trois fois, l’exposition ouvre depuis le 19 mai ses portes au public, dans une forme de pré-exposition, ou de premier volet, elle-même déjà très riche, pour pallier le manque des œuvres achevées, bientôt exposées au Waddesdon Manor des Rothschild. Une belle réponse muséographique qui permet de rapprocher le public des démarches de recherche scientifique effectuées pour créer de toutes pièces cette exposition.


Le musée Gustave Moreau, dans le 9ème arrondissement de Paris discret du dehors, mais qui séduit tous ceux qui osent passer la porte ou qui le découvrent sur son compte Instagram très actif, organise régulièrement, malgré l’étroitesse du lieu, des expositions temporaires centrées sur une partie de la carrière de ce peintre qui fut a posteriori nommé père du symbolisme, ou bien sur les relations que ce dernier entretenait avec ses contemporains. Ouvert comme musée national en 1903, celui-ci s’attache à rendre, comme il fut souhaité par Gustave Moreau avant sa mort, sa maison-atelier, dans sa muséographie initiale, montrant les œuvres achevées mais aussi ses œuvres inachevées, laissant apparent le processus créatif de l’artiste. L’exposition Gustave Moreau, Les Fables de La Fontaine, initialement prévue pour ouvrir à l’automne 2020, met à l’honneur une trentaine d’aquarelles du peintres, non exposées dans leur ensemble depuis 1906.



Détail, Le Berger et la mer, Etude, musée Gustave Moreau, 1879-1883

Gustave Moreau, Antony Roux et Les Fables : Triangle amoureux

Le parcours de l’exposition, sur les deux étages de l’atelier de l’artiste, montre des œuvres préparatoires correspondant à toutes les fables ensuite réalisées à l’aquarelle par Gustave Moreau, ainsi que d’autres études qui ne restèrent qu’à ce stade de création. A l’emplacement de la plupart de ces études, devaient prendre place les œuvres finales à l’aquarelle, envoyées à l’ordonnateur de la commande : Antony Roux. Ce dernier, un des principaux collectionneurs de Moreau, demande au peinture d’illustrer Les Fables de la Fontaine qu’il apprécie tout particulièrement, pour en faire un livre unique illustré. Les Fables n’ont pas perdu en célébrité depuis le XVIIè siècle, et nombreux illustrateurs du XIXè, à l’image de Grandville ou de Doré, donnèrent une vie aux poèmes moraux de La Fontaine. Lorsque Gustave Moreau se met à la réalisation de ses fables, dont il en fera soixante-quatre aquarelles entre 1879 et 1884, le peintre découvre par cet exercice, le moyen de pratiquer l’aquarelle qui lui permet de gagner en préciosité, mais aussi celui d’adapter la fable à sa guise. Moreau, très attaché au réalisme animalier, se rendit très souvent au Jardin des Plantes et au Museum national d’histoire naturelle pour croquer, comme nombre de ses contemporains, lions et autres bêtes sauvages. Nous suivons, à travers l’exposition, le fil des demandes du commanditaire, souvent très satisfait des interprétations de l’artiste, demandant, au fil de ses envies, des fables, allant des plus connues, comme La Cigale et la Fourmi (Livre I), représentée humanisée par le peintre, en une femme épuisée par son travail, à des fables moins célèbres, comme Le Berger et la Mer (Livre IV). Si Antony Roux avait pour projet initial de mélanger les artistes dans cet ouvrage unique, la satisfaction que lui donnent les œuvres de Moreau le pousse à se concentrer sur ce seul peintre. Il abandonne ensuit l’idée de créer un ouvrage, pour consacrer ces aquarelles dans une galerie conçue juste pour elles dans sa demeure de Marseille. Naît donc une grande complicité, à la fois entre l’œuvre du fabuliste et l’artiste, mais aussi entre l’artiste et son commanditaire. Les Fables de La Fontaine semble réellement stimuler l’imagination de Moreau, dont l’énergie créatrice est largement visible dans ses études préparatoires. Si les aquarelles définitives, dont nous apercevons des miniatures à côté des œuvres préparatoires, émerveillent par leur préciosité, il est tout autant précieux pour le visiteur de percevoir la trace de la réflexion, du mûrissement de l’idée du peintre dans ses croquis. Ce sont les échanges fructueux, entre les lettres et les arts qui nous sont rendus visibles. A la mort d’Antony Roux, soixante-trois des soixante-quatre aquarelles de la série sont acquises par Miriam Alexandrine de Goldschmidt-Rothschild.



Felix Bracquemond (d'après Gustave Moreau), L'Homme qui court après la Fortune, & L'Homme qui attend dans son lit, Eau-forte, Paris, Musée Gustave Moreau, ©ThomasCoynet

Une ouverture aux nombreux rebondissements

La mise en place de cette exposition telle qu'elle est, du mois de mai au mois d’octobre 2021, proposée par le musée, n’aurait pas dû voir le jour. Près de la moitié des dessins de l’exposition actuelle, n’avaient initialement pas pour destination d’être exposés. A leur place, 35 aquarelles définitives auraient dû nous être proposées, dont 34 d’une collection privée, la dernière, Le Paon se plaignant à Junon, ayant été offerte par Miriam Alexandrine de Goldschmidt-Rothschild au musée en 1936. Avec le second confinement, l’ouverture de l’exposition est une première fois décalée de février à mai 2021. Puis les mesures gouvernementales annonçant la réouverture des musées pour le 19 mai, le musée décide avec le Waddesdon Manor d’inverser l’ordre de l’exposition, à savoir de présenter les œuvres d’abord dans le musée anglais, du 16 juin au 17 octobre 2021. L’exposition, initialement prévue à Paris pour l’automne 2020, sera donc présentée dans sa scénographie d’origine à partir du 22 octobre 2021 et jusqu’à février 2022. Le musée Moreau se retrouve alors face à un problème de taille : que faire de la scénographie, déjà montée, et qui encombre les deux salles de l’atelier ? L’équipe du musée a alors l’idée brillante de monter une sorte de « première partie de l’exposition », en utilisant les nombreux dessins préparatoires, dont certains jamais exposés jusqu'alors, que viennent compléter quelques eaux-fortes existantes des aquarelles de Moreau, réalisées par Félix Bracquemond. Combler les vides donc, en ajoutant, à côté de chacune des œuvres de remplacement, une petite reproduction de l’aquarelle finale, ce qui permet au visiteur, à la fois de pouvoir faire une comparaison, mais qui lui donne aussi un avant-goût de l’exposition à venir. Au final, seuls les textes de l’exposition, indiquant la présence d’aquarelles, peuvent faire deviner que l’exposition n’était absolument pas prévue ainsi. Nous pouvons de plus, voir des œuvres normalement en réserves mises en parallèles avec les œuvres finales, qui n’auraient, à cause du manque d’espace du musée, pas pu être présentées en temps normal bien qu’elles soient présentées dans le catalogue de l’exposition. La mise en comparaison entre études et œuvres finales est pourtant plus qu’éclairante, et dévoile largement les recherches effectuées par le comité scientifique.



©ThomasCoynet

Evidemment, cette solution face à la gestion de la crise par les musées ne peut être appliquée par tous. Le musée Gustave Moreau a la chance d’avoir, in situ, un grand nombre de dessins et d'archives de l’artiste, ce qui leur a permis de combler assez aisément les trous, dans un temps très court, sans trop appauvrir le contenu de l’exposition. De plus, s’il serait sans doute trop risqué de renouveler sur le long terme le pari d’expositions « en deux parties », nous pouvons tout de même dire que ce principe de montrer d’abord des études, avant de passer aux œuvres finales, donne surtout au visiteur l’envie de revenir voir les aquarelles à l’automne 2021. Pour citer La Fontaine, dont l’œuvre, comme le montre l’exposition, reste éternelle, nous pouvons dire que le musée Gustave Moreau montre, par cette « exposition de sauvetage », que souvent, « la modestie égale la grandeur. » (« Discours à M. le Duc de La Rochefoucauld », Livre X, Les Fables).


Célia De Saint Riquier

L'exposition Gustave Moreau, Les Fables de La Fontaine, Œuvres préparatoires inédites, est présentée du 19 mai au 18 octobre 2021 au musée Gustave Moreau à Paris.

L'exposition dans sa version originale, sera, quant à elle, présentée dès le 27 octobre 2021 et jusqu'au 28 février 2022.


Commissariat :

Marie-Cécile Forest, directrice des musées Gustave Moreau et Jean-Jacques Henner, Dominique Lobstein, historien de l’art, Samuel Mandin, documentaliste au Musée Gustave Moreau.


Musée national Gustave Moreau,

14, rue de La Rochefoucauld, 75009 Paris

Tél : +33 (0)1 83 62 78 72 info@musee-moreau.fr

Plein tarif: 7 € – Tarif réduit: 5 €