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Madeleine Castaing (1894-1992), décoratrice, muse et mécène de Montparnasse


Esthète, orgueilleuse, excentrique, mystérieuse, élégante, fantasque…les épithètes ne manquent pas pour qualifier celle qui fut à la fois muse, mécène, collectionneuse infatigable et décoratrice d’intérieur réputée. Durant près d’un centenaire d’existence, Madeleine Castaing a façonné son image et offert à son personnage une mise en scène romanesque digne des plus grands chefs-d’œuvre de la littérature. Personnalité complexe, contradictoire et imprévisible, dotée d’une assurance redoutable et d’un rare sens de la répartie, cette âme originale s’est imposée comme arbitre du goût des milieux bourgeois et aristocratique de l’entre-deux-guerres. Proche de l’avant-garde artistique du Paris des Années folles, sa collection compte alors les noms de Modigliani, Picasso, Derain, Matisse, Utrillo, Rouault, Gris, Léger…Mais c’est au peintre russe Chaïm Soutine, dont elle deviendra le mécène exclusif, que Madeleine Castaing voua la plus grande admiration.

Madeleine Castaing (1894-1992)

Marie-Madeleine Magistry naît le 19 décembre 1894 à Chartres, d’un père ingénieur et d’une mère chanteuse et pianiste, célèbre tant par son élégance et sa beauté que par sa frivolité. Enfant, la surnommée Madeleine est marquée par le charisme de son grand-père maternel, Rodolphe Burgues, journaliste politique versé dans la littérature et proche de poètes célèbres. La petite fille grandit dans un cadre bourgeois, entourée de l’aristocratie beauceronne, et partagée entre la maison de la rue La Bruyère, dans le IXe arrondissement de la capitale, et les séjours à la campagne, dans la Villa des Roses de Saint-Prest, où se succèdent les réceptions musicales et autres rendez-vous mondains. Madeleine reçoit une éducation catholique chez les Dames Blanches du Sacré-Cœur à Chartres et les leçons de bonne tenue dictées par son rang. La pensionnaire tente, le plus souvent possible, d’échapper à son quotidien rigoureux par des lectures qui nourrissent son imaginaire. Balzac, Chateaubriand et Proust deviennent les principaux complices de ses évasions littéraires.


Les nombreuses variantes apportées par Madeleine au récit de sa vie et sa tendance à la mythomanie rendent difficile l’exactitude de sa biographie. Déterminée à rendre son existence toujours plus extraordinaire, la décoratrice n’a cessé d’agrémenter ses souvenirs de nombreux détails narratifs, plus ou moins véridiques. Son penchant pour la fabulation se manifeste dès le premier épisode marquant de son parcours : sa rencontre avec Marcellin Castaing, qui sera, outre le grand amour de sa vie, un soutien financier et un allié majeur dans la constitution de sa collection d’œuvres d’art. Inspirée par ses lectures de jeunesse, Madeleine n’eut de cesse de transformer ce souvenir en un récit des plus romantiques : la rencontre sur le quai d’une gare, alors qu’elle se rend à la station thermale de Cauterets dans les Hautes-Pyrénées, la naissance d’une passion réciproque au premier regard, l’enlèvement de la jeune femme par le bel inconnu, leurs épousailles.


Après quelques temps passés à Nancy, Marcellin consent à abandonner sa carrière administrative pour suivre le rêve de sa femme de rejoindre la capitale. Le couple Castaing emménage alors à Paris. Lui, rentier, se consacre désormais à la critique littéraire et d’art. Elle, cherche à briller. Au lendemain de la Grande Guerre, l’effervescence du quartier de Montparnasse attire une importante communauté de peintres et d’écrivains. Un monde de théâtres, de divertissements, de création et d’excentricité s’offre à la jeune épouse qui parvient tout naturellement au rang des personnalités les plus en vues de l’époque. Lors des soirées folles des années 1920, elle rencontre à sa table de la Rotonde ou du Sélect des artistes nommés Braque, Chagall, Derain, Brancusi, Picasso ou encore Derain et développe très tôt une passion pour l'École de Paris dont le couple acquiert ses premiers tableaux.


Chaïm Soutine, Portrait de Madeleine Castaing, ca. 1929, huile sur toile, New York, Metropolitan Museum of Art.

Parmi ces artistes, l’un d’eux attire plus particulièrement l’attention du couple de collectionneurs. Juif russe émigré, né dans la province de Minsk, Chaïm Soutine est formé à l'École des beaux-arts de Vilnius avant de se réfugier dans la capitale française aux alentours de 1912. Installé près des abattoirs, dans un quartier miséreux où il fit la rencontre de Modigliani, mort prématurément en 1920, le peintre désargenté connaît la bohème de Montparnasse avant d’intéresser quelques marchands visionnaires à l’instar du Polonais Léopold Zborowski et de Paul Guillaume. La noirceur de l’œuvre de Soutine, marquée par les souvenirs terribles de l’enfance, attise sans surprise l’intérêt de Madeleine Castaing, qui collectionne aussi bien les peintures pour sa maison que les personnalités originales dans son entourage. Le caractère torturé et génial d’un être aussi singulier que Soutine ne pouvait que passionner l’amie intime d’un Satie, d’un Bérard, d’un Cendrars, ou encore d’un Sachs… La relation du couple Castaing avec Chaïm Soutine fut à la fois tumultueuse et passionnée, entre admiration et dépendance. Après une première rencontre chaotique avec le peintre loué par le collectionneur américain Albert Barnes, Madeleine Castaing finit par obtenir, en l’échange d’un Derain, son premier Soutine : Coq mort aux tomates.


Chaïm Soutine, Le Grand Enfant de chœur, 1925, huile sur toile, dépôt du Centre Pompidou au musée des Beaux-Arts de Chartres.

Fascinée par la violence dramatique de l’œuvre du peintre et ses visages déformés par le chagrin, Madeleine poursuit ses acquisitions de manière quasi obsessionnelle. Alors qu’elle acquiert Le Grand Enfant de chœur pour trente mille francs – qui devient son œuvre favorite –, elle décide d’accorder au peintre russe l’exclusivité de sa collection, se séparant de ses autres toiles. La cote de Soutine grimpe nettement, au grand désarroi de Paul Guillaume qui accuse le couple Castaing d’user de son influence pour manipuler l’artiste encore fragile. Bien plus que la stabilité financière, Madeleine Castaing offre à Soutine sa pleine reconnaissance et même un foyer. Le peintre séjourne régulièrement à Lèves durant l’entre-deux-guerres, où il jouit de sa propre chambre. Inspiré par la personnalité et l’autorité naturelle de Madeleine, celle-ci devient même sa muse et pose pour lui.





La folie néoclassique de Lèves, à la sortie de Chartres, offre à Soutine un cadre de travail chaleureux et confortable, où l’inspiration se trouve renouvelée par la quiétude de la campagne. La bâtisse avait été repérée par la jeune femme, alors pensionnaire, à l’occasion d’une promenade organisée par les religieuses dans les environs de Chartres. Bien qu’en ruines, la maison abandonnée n’avait jamais quitté l’esprit de Madeleine, lorsque Marcellin entreprit de la lui offrir. La future décoratrice en fait son premier laboratoire d’expérimentations, y affirmant sa capacité naturelle à lier les éléments de mobilier, les motifs et les associations chromatiques audacieuses. Dans les années 1930, l’hôtel XVIIIe de Bérulle, situé au numéro 15 de la rue de Grenelle, devient un autre terrain d’inventivité. Pour meubler ses propriétés de Paris et de Lèves, Madeleine Castaing arpente brocantes et puces à la recherche d’antiquités. La décoratrice s’affranchit des tendances d’alors en matière d’ameublement et n’entend rien à l’Art déco et autres mouvances décoratives passagères. Durant plusieurs décennies, elle élabore un style décoratif singulier, à son image, plein de fantaisie et d’audace, empreint de lectures romantiques et d’éclectisme XIXème : le « style Castaing », étonnement libre et affranchi de toute rigueur historique, célèbre notamment pour son association originale de bleu turquoise et d’imprimé léopard.


Décor intérieur de Madeleine Castaing pour sa maison de Lèves ©DR

Ce n’est qu’à partir des premières années de la Seconde Guerre mondiale, et âgée de quarante-six ans, que Madeleine décide de faire de la décoration d’intérieur sa véritable activité professionnelle. En 1941, sa remise de la rue du Cherche-Midi devient sa première boutique d’antiquités mises en scène comme dans un intérieur privé. Par la suite installée au cœur de Saint-Germain-des-Prés, à l’angle de la rue Bonaparte, et soutenue par Bérard, Castaing compte parmi sa clientèle les grands noms de la sphère intellectuelle et artistique de l’époque. Dans sa boutique se pressent des anonymes, mais aussi Louise de Vilmorin, Jean Marais, Coco Chanel ou encore Maurice Chevalier. Les commandes importantes se succèdent, comme la maison de Cocteau à Milly-la-Forêt ou la villa Santo-Sospir de Francine Weisweiller à Saint-Jean-Cap-Ferrat, mais c’est véritablement l’édition de ses propres tissus d’ameublement, employés par d’autres décorateurs internationaux, qui achève de diffuser le style Castaing à l’étranger.


« Je fais des maisons comme d’autres écrivent des poèmes »

Madeleine Castaing fut un personnage pour le moins haut en couleur. Détachée des conventions et des modes, elle devint son propre maître en matière de goût. Passionnée par le costume et les textiles mais affranchie des dernières tendances vestimentaires, elle n’hésite pas à se procurer des créations de Paul Poiret, bien qu’un peu passées de mode dans les années 1920, et de les associer à ses chapeaux excentriques, dont elle seule a le secret. Si chaque anecdote de sa vie trépidante ne peut être vérifiée, tant son existence fut romancée et mise en scène, trois certitudes peuvent être retenues. Avec son caractère déterminé, son brin d’impertinence et ses extravagances, Madeleine Castaing inspira plus d’un personnage à son cercle d’amis artistes. Louise de Vilmorin en fait notamment l'héroïne intrépide de Julietta. Muse, mais aussi mécène, collectionneuse effrénée, prête à tous les stratagèmes pour obtenir la pièce manquante. Faisant de Chaïm Soutine leur protégé exclusif, le couple Castaing parvint à réunir l’ensemble privé le plus important d’œuvres du peintre russe. Au cours de sa vie, Madeleine s’essaya à de nombreuses disciplines, comme le cinéma, guidée par la soif de construire sa propre légende. Mais c'est en tant que décoratrice qu’elle reste la plus connue aujourd’hui, continuant de faire référence dans le domaine.

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