MaƮtres anciens et graveurs contemporains, les trois nouvelles expositions de la Fondation Custodia
- 1 mars 2020
- 5 min de lecture
DerniĆØre mise Ć jour : 30 nov. 2021
Par Antoine Lavastre & Nicolas Bousser
Dans la prĆ©face du catalogue Le dessin italien dans les collections hollandaises (1962), Frits Lugt, grand historien de lāart hollandais et fondateur de la fondation Custodia, prĆ©sentait lāacte de dessiner comme une Ā« confession involontaire Ā» par laquelle nous surprenons le peintre dans ses recherches et ses rĆ©flexions. Regarder un dessin non destinĆ© Ć ĆŖtre Åuvre, cāest en effet regarder lāesprit de lāartiste au travail. Cāest le voir se tromper, se reprendre, changer dāavis et parfois, souvent mĆŖme, trouver. En somme, voir un dessin cāest voir lāhomme. Plus quāun portrait, le dessin ne ment jamais. La fondation Custodia prĆ©sente ainsi, depuis le 15 fĆ©vrier et jusquāau 10 mai, un ensemble choisi parmi sa trĆØs riche collection de dessins italiens. Cette exposition sāaccompagne, comme toujours, dāune rĆ©ponse contemporaine, ici Ć travers les figures des graveurs Anna Metz et Siemen Dijkstra.

Studi & Schizzi - Dessiner la figure en Italie 1450 ā 1700, tel est le nom de cette exposition consacrĆ©e au dessin italien qui permet au public de dĆ©couvrir plus de 80 feuilles issues du corpus de 550 dessins italiens que conserve la Fondation Custodia. Lippi, Del Sarto, Carrache ou encore Guerchin sāexposent ainsi sur les cimaises blanches de l'hĆ“tel LĆ©vis-Mirepoix. Cette exposition sāaccompagne de ce que les chercheurs et amateurs de dessin espĆ©raient depuis longtemps dĆ©jĆ : la mise en ligne dāune base de donnĆ©es regroupant pour le moment lāensemble des dessins italiens de la fondation. Nous ne pouvons que saluer cette initiative qui permettra une meilleure connaissance des trĆ©sors quāabrite lāimmeuble de la rue de Lille.

Si toutes les feuilles prĆ©sentĆ©es dans lāexposition ne se valent pas en qualitĆ©, il est toujours intĆ©ressant pour le public dāadmirer des dessins rarement exposĆ©s pour des raisons de conservation. On retiendra tout de mĆŖme un certain nombre de piĆØces qui a elles seules valent un regard attentif sur le corpus entier. En se confrontant en effet Ć lāensemble, lāĆ©volution de lāart italien apparaĆ®t Ć©vidente. La figure sāaffirme, prend de lāimportance, de la masse presque. Des figures frĆŖles et Ć©lĆ©gantes de Lippi, encore hĆ©ritiĆØres du gothique international, nous passons Ć la puissance baroque des corps du Guerchin.

Admirer ces dessins, cāest aussi voir les questionnements auxquels pendant plus de deux siĆØcles les artistes vont tenter de rĆ©pondre par la plume, la pointe ou le fusain. Comment organiser sa composition ? Comment rendre les ombres ? Comment crĆ©er des relations entre les personnages ? Comment marquer les volumes ? Toutes ces questions posĆ©es par le dessin sur la feuille amĆØnent, selon les artistes, Ć des rĆ©ponses diffĆ©rentes qui se retrouveront sur la toile ou le panneau peint et crĆ©eront ainsi ce quāon appelle communĆ©ment le style. En regardant la draperie de Lorenzo di Credi, nous pouvons ainsi sentir le regard vers LĆ©onard, vers Verrocchio mais aussi quelque chose de propre dans le rendu creusĆ© des plis par un travail dāombre appuyĆ©. Avec ce travail de jeunesse, cāest la maniĆØre du peintre qui commence elle aussi Ć se sentir.
Lāexposition prĆ©sente Ć©galement des dessins plus aboutis. Lāesprit de lāartiste se retrouve maintenant cachĆ© derriĆØre lāapparat. Le style est dĆ©jĆ prĆ©sent dans son entier. Il nāy a plus de reprise, plus dāessais. Tout est en place, comme dans une peinture signĆ©e. PrĆ©fĆ©rĆ© du public, ce type de dessin sāoffre volontairement Ć l'Åil. Cāest ainsi que le parfait Portrait de la belle-fille de lāartiste, Maddalena par Ottavio Leoni est au premier coup dāÅil admirable, presque dĆ©jĆ romantique.

Comme aime Ć le rappeler Ger Luijten, lāart sur papier ne sāinscrit pas nĆ©cessairement dans un lointain passĆ©. Aujourdāhui encore, des artistes gravent, produisent eaux-fortes et lithographies. Cāest pourquoi vous trouverez, en parallĆØle de cette prĆ©sentation de dessins italiens, la rĆ©trospective de deux graveurs nĆ©erlandais contemporains. Faire cĆ“toyer la production contemporaine et les maĆ®tres anciens, cela est dāusage Ć la Fondation Custodia. Au premier Ć©tage de lāhĆ“tel Levis-Mirepoix, deux salles sont consacrĆ©es aux eaux-fortes dāAnna Metz, nĆ©e Ć Rotterdam en 1939.

Si cette artiste commence Ć graver dĆØs son jeune Ć¢ge, ce nāest vĆ©ritablement que dans les annĆ©es 1990, passĆ© lāĆ¢ge de 50 ans, quāelle trouve sa voie. MarquĆ©e par la maternitĆ©, elle compare sa pratique de la gravure Ć lāĆ©ducation des enfants : Ā« Mieux on prĆ©pare le terrain, plus on aura de possibilitĆ©s. Il nāy a aucune diffĆ©rence entre Ć©lever des enfants et rĆ©aliser une gravure. On part de ce qui se prĆ©sente. Souvent, on a des surprises. Ca va peut-ĆŖtre Ć lāencontre de vos rĆØgles, mais cāĆ©tait le but. Certaines rĆØgles sont faites pour ĆŖtre enfreintes. Pourtant, elles ont formĆ© la base qui vous a permis de commencer. Ā» De ses premiĆØres gravures dans les annĆ©es 1960 aux eaux-fortes polychromes de paysages rĆ©alisĆ©es lāĆ©tĆ© dernier, sa carriĆØre est explorĆ©e dans son ensemble. Une Ć©tendue dāeau, une clĆ“ture, un buisson, de vieux vĆŖtements: autant de sujets presque anecdotiques mais qui constituent le cÅur de lāÅuvre en perpĆ©tuel mouvement dāAnna Metz, qui suffisent Ć donner naissance Ć une estampe.
Au sous-sol, les Ć©quipes de la Fondation dĆ©voilent les dessins et gravures sur bois en couleurs de Siemen Dijkstra. NĆ© en 1968, cet artiste vit et travaille dans le village de Dwingeloo aux Pays-Bas. Il sāattelle depuis plusieurs annĆ©es Ć Ā« capturer sur papier lāexpĆ©rience spatiale dāun paysage Ā». Ses gravures en fisheye de landes et tourbiĆØres authentiques, regorgeant dāune vĆ©gĆ©tation luxuriante, induisent une douce lumiĆØre et des couleurs harmonieuses: cāest un coup de cÅur.

LāatmosphĆØre calme et brumeuse berce la visite. Dijkstra vous fait voyager au cÅur des paysages de la Drenthe, rĆ©gion dans laquelle il vit. Pour ses rĆ©alisations, il utilise un procĆ©dĆ© de gravure dit Ā« Ć bois perdu Ā», qui donne son nom Ć lāexposition. Chaque aplat de couleur est taillĆ© individuellement dans une matrice de bois unique, et imprimĆ© successivement sur le papier. Ses plus grands tirages se composent parfois de 10 Ć 18 couches de couleurs. Outre les Ć©poustouflants paysages de lāartiste, lāexposition donne Ć voir quelques-uns de ses dessins dāanimaux, Ā« un hommage Ć la vie Ā» explique-t-il.

La Fondation Custodia offre donc, Ć travers ses trois nouvelles expositions, une vĆ©ritable plongĆ©e dans le monde du dessin, passion premiĆØre de son fondateur Frits Lugt, et de la gravure. Les dessins italiens prĆ©sentĆ©s, rarement exposĆ©s, sont tĆ©moins du goĆ»t dāune fondation et de lāĆ©volution dāune Ć©cole. Anna Metz et Siemen Dijkstra, graveurs de notre temps, offrent un contrepoint contemporain absolument qualitatif. Vous avez jusquāau 10 mai pour vous rendre Ć lāHĆ“tel Levis-Mirepoix, rue de Lille, et ainsi flĆ¢ner entre Italie et Pays-Bas.
Studi & Schizzi. Dessiner la figure en Italie 1450-1700 Anna Metz. Eaux-fortes Siemen Dijkstra. Ć bois perdu
Expositions du 15 février au 10 mai 2020 à la fondation Custodia
Tous les jours sauf le lundi de 12h Ć 18h



